Le silence du papier

2018 - Nouvelles





Le silence du papier

Au bord de la page. Oublier les sons.

Le monde du papier. (Un monde de silence)

Le départ

Une disparition

Un froissement







Jardin

L’autre soir, dans un centre commercial nouvellement rénové, j’avais cette impression de déambuler dans un jardin aéroportuaire. Pour un instant, je voyageais dans cette bulle de possibles, de fluidité et d’échanges. Ce grand espace me donnait l’impression d’arpenter la quiétude blasée et lumineuse d’un quai des arrivées.

Juste avant la fermeture, on n’entendait plus la musique depuis un temps déjà. Seuls les bruits de la ventilation et des acheteurs meublaient l’atmosphère. Simple désordre technique, les lumières se sont éteintes subitement. Calmes, mais incommodés, les gens sortaient leur téléphone portable pour éloigner l’obscurité. Certains se demandaient si cela faisait partie du scénario de visite. D’autres se déplaçaient rapidement pour tenter de régler le problème. Avant qu’ils ne disparaissent dans les replis de l’architecture, je les regardais passer près de moi, le visage enluminé par leur appareil. Piétinant avec leur chariot d’épicerie, se taisant, cherchant, on n’entendait à peine quelques murmures. Les échos de ces tâtonnements s’entremêlaient aux autres déambulations silencieuses du magasin.

Ces sons, des entités cristallines, on en oubliait leur source. C’était la nuit sans étoiles d’un jardin devenu subitement trop grand.




Écluses

Je reste assis à la limite des choses, au bord d’une chaise. L’appartement retentit et se transforme en sourde caisse de résonnance. De l’autre côté de la fenêtre, les véhicules traversent la ville.

Tel une sorte de moulin, à intervalles réguliers, des matières frottent, roulent et rebondissent vers quelque point de fuite au bout de ce boulevard urbain. Par le truchement de signaux lumineux, les feux de circulation régulent ce débit routier.



Ils gèrent à la fois les moments d’absences. Devant moi, une boîte remplie d’objets à classer reste là, en attente. Dans cet interstice, je songe à ce déménagement et aux choses que je devrais délester pour engranger le mouvement.

Pris dans cet élan à sens unique, assis au bord des disparitions, j’en oublie l’écho des voitures.










Incendie

Plus rien ne me surprend depuis que j’ai compris que l’automne peut arriver à l’improviste, malgré les températures clémentes.

Chaque matin, à travers l’écran juché sur le quai d’embarquement, je regarde des convois d’automobiles partir. Au loin, j’observe les barrages de fumée qui longent ces autoroutes.

Je repense à ce brouillard orangé et violacé qui remplit l’arrière-plan de ces images. On pourrait croire au décor d’un tournage cinématographique où des catastrophes muettes se trament. Comme disposés là, des bâtiments à l’abandon nous surprennent. Puis, des gens s’activent et traversent silencieusement ce théâtre de l’informe.

À la périphérie des choses, quelques images ont pu s’échapper tranquillement d’un monde qui brûle.











Viaduc

Parfois, les matières s’agitent et bourdonnent sans ordonnancements.

À proximité de l’autoroute, deux hommes se tiennent en habits devant l’effondrement. Pensifs, ils évaluent comment ériger un périmètre autour du désastre, pour le contenir. Une structure routière est éventrée. Ce corps, s’il en est un, déjoue la vitesse près de lui. Tout est suspendu à ce point de rupture. Des voitures occupent l’espace à contresens de l’ordinaire. Dans l’attente, parmi le sol tapissé de vitres, des feux de Bengale indiquent une voie de contournement à emprunter, pour ceux qui ne sont pas concernés par l’affaire. Dans ce décor sans nom, des personnes restent là dans l’espace, les bras croisés.

Parfois, les matières s’agitent et bourdonnent sans ordonnancements.

J’ai été quelques fois témoin d’événements similaires. Je repasse périodiquement devant cette brèche depuis longtemps colmatée par l’empressement. L’autoroute n’existe que dans le montage de son propre parcours. Parfois, dans ces espaces disloqués, je voudrais pouvoir courir à en perdre le souffle